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Éric Suchère …un autre mois…

Je suis né le 25 octobre 1967. Depuis le mois d’octobre 1997, j’envoie, chaque mois, un multiple sous la forme d’une carte postale à un nombre fixe de correspondants. Ce projet, commencé le jour de mes trente ans, devrait s’achever en 2028 après mes soixante ans. Il sera, alors, constitué de 365 textes. Ce site est mis à jour le 25 de chaque mois.

N° 259 (avril 2019), Staccato accentuato

Elle danse, s’écarte en silence, fait encore un pas, gémit légèrement, hausse les épaules, ignore l’homme en face d’elle, jette sa cigarette, lâche un soupir, manie quelque chose dans son sac alors que le ciel s’obscurcit de nouveau et paraît de plus en plus sombre. Il la questionne encore une fois. Elle raconte lentement l’histoire d’une voix neutre. Il sait déjà ce qu’elle va dire, se tait, vérifie l’heure, l’accable. Elle baisse les yeux, la tête. Il caresse ses cheveux distraitement. Elle ne décide plus de rien, n’échafaude plus de stratégies, feint la soumission tandis que sa haine grandit, hésite un instant, s’illumine tandis qu’il se joue d’elle. Il se lève avec lenteur. Elle marche docilement, lentement, à ses côtés, observe attentivement la crispation du visage tandis qu’ils parcourent les rues désertes. Il la quitte. Elle ralentit, le scrute, se tient sur le perron, le voit au loin, accepte sa disparition, ne bouge plus. Il change de direction tandis que le ciel se décolore et que l’orage éclate. Elle ferme les yeux quand le tonnerre gronde, hoche la tête, imagine la suite de ses mouvements, lui qui longe le boulevard, puis elle monte jusqu’à la chambre, ouvre les rideaux, parle posément d’une voix redevenue tranquille, range distraitement quelques affaires, siffle une vague chanson populaire, termine sa tache, s’accoude à la commode, brise par mégarde le vase de cristal sur sa droite, dégage sa main des bris, s’écorche malgré tout, fixe du regard les morceaux éparpillés au sol, hurle, s’immobilise, murmure quelques mots ou une phrase incomplète, passe devant la fenêtre, se rapproche de la table de nuit, sort un carnet, se tourne vers la fenêtre, acquiesce d’un signe de tête, cherche quelque chose du regard, déplace la lampe de chevet, écoute les bruits extérieurs, fredonne, inspecte la chambre, pense à une chanson, réajuste son chemisier, soulève une nouvelle fois sa main, tremble de plus en plus fortement, s’adosse, se colle contre le mur, désigne le lit, s’éloigne, frémit, pleure, recule, soupire, s’allonge au pied du lit, compte à voix haute, dit quelques mots incompréhensibles, émerge de sa léthargie, pose ses mains sur le sol, se redresse, sourit, allume une cigarette, contemple le mur, se dirige vers le salon, s’engouffre dans la pièce, pousse un cri d’impuissance, referme la porte, s’apaise, contourne la table basse, s’étend sur le canapé, pleurniche, réfléchit, attend un moment, courbe les épaules, s’étire, prononce distinctement un nom, regarde perplexe au dehors, s’avance vers la fenêtre, crie presque quelque chose d’indistinct, examine la rue, remonte dans sa chambre, se renverse en arrière, reparle, repart, repasse, répète les mêmes mots, se ressaisit, reste immobile, se retourne, rit subitement.